L’encyclique du pape sur l’IA : les 10 points essentiels (magnifica humanitas)
Texte de Frère Paul Adrien ou sur YouTube
Le pape vient de publier le texte probablement le plus inquiétant que j’ai lu sur l’intelligence artificielle. Une encyclique, c’est-à-dire qu’il engage son autorité, magnifica humanitas. Est-ce que l’intelligence artificielle va rendre l’humanité encore plus magnifique, elle qui a été créée à l’image de Dieu, ou pas ?
Et ce qui est surprenant, c’est qu’en fait, le pape ne parle presque jamais, là, des robots, des algorithmes. Il va parler de nous, de ce qu’on est en train de construire. Il est en train de nous dire que ce que nous sommes en train de vivre est un basculement de civilisation qui va à terme nous transformer beaucoup plus profondément que tout ce que nous avons vécu. Internet, la révolution industrielle. Et là, il y avait besoin de cette encyclique.
Ce que je vous propose, c’est que cette encyclique, je vais pas vous faire 10 points, grand 1, grand 2, grand 3, la structure, etc. Je vais vous faire rentrer dans la logique profonde de l’intelligence de Léon XIV. Et au début, on va commencer gentiment. Et vous allez voir, au fur et à mesure, on va commencer à s’instaurer un certain malaise. Je voudrais pas que vous pensiez que le pape ou moi sommes technophobes. Je sais pas, pour le pape, il l’est pas. Mais en tout cas, pour moi, j’utilise beaucoup l’intelligence artificielle. Mais vous ne pouvez pas ne pas avoir eu peur à un moment en vous disant mais qu’est-ce qu’on est en train de construire, là ? Ça va tellement loin, tellement vite. Qu’est-ce qui est en train de se passer sous nos yeux ? Et c’est là qu’il faut faire un petit peu de recul parce qu’il y a des questions, des questions qui sont assez flippantes, en fait, qu’il faut se poser.
Donc on va y aller, vous allez voir, progressivement.
Le vatican face à l’IA
Une technologie n’est jamais neutre. Quand on entend qu’un pape publie une encyclique sur l’intelligence artificielle, on imagine spontanément que ça va être un vieux texte contre la modernité. Un discours qui dirait Attention aux écrans, attention aux robots, attention Internet. En fait, c’est pas du tout ce que fait Léon XIV. Et c’est précisément pour cela que cette encyclique est aussi importante et aussi dérangeante. Le pape ne dit pas que la technologie est mauvaise, il rappelle même que la technologie appartient profondément à l’aventure humaine. Elle a été voulue et permise par Dieu. Dans l’encyclique, il écrit que la technique est liée à la créativité et à la responsabilité de l’homme, paragraphe 12, pour faire de lui un co-créateur, c’est vous dire la beauté qu’il peut garder à voir l’IA. Le problème n’est donc pas, faut-il arrêter l’IA ? Le problème, en fait, qu’il soulève est beaucoup plus profond. Il vous dit qu’une technologie, malgré les apparences, n’est jamais neutre. Elle prend le visage de celui qui l’a développé, de celui qui l’utilise, de celui qui la maîtrise, et qu’elle est en train de cultiver, qu’on le veuille ou non, un certain type d’humanité.
La question, c’est quel type d’humanité l’IA est-elle en train de fabriquer ? Sauf que là, tout le monde est en train de se dire, c’est une question personnelle. Quel type d’humain je suis en train de venir ? En gros, est-ce que je passe trop de temps devant les écrans ? Est-ce que chaque GPT est en train de débrancher mon cerveau ? Et le pape vous dit, non, non, non, non, non, non, on n’en est plus là. On n’en est plus à une simple question individuelle. C’est devenu carrément un enjeu civilisationnel. En fait, l’intelligence artificielle nous a fait basculer dans un autre monde. Et le pape dramatise les enjeux et vous allez voir à quel point il a raison de le faire et comment est-ce que là, vraiment là, là, on rentre dans le cœur de l’encyclique.
Une révolution déjà en cours
Préparez-vous. L’humanité est entrée dans la civilisation de l’algorithme. Pour le Vatican, l’IA, ce n’est pas un simple gadget numérique. Le Vatican vous parle d’une Res Nova. Res Nova, c’est-à-dire une chose nouvelle, une réalité nouvelle, comme on pourrait parler d’une réalité virtuelle. Mais une réalité nouvelle, une Res Nova, dans le langage de l’Église, ça veut dire que c’est une révolution qui est en train de modifier notre rapport au monde. Comme au 19e siècle, il y avait déjà eu les révolutions industrielles avec le charbon, le pétrole, l’électricité. A l’époque, les machines avaient transformé le travail, les villes, l’économie mondiale. De la même manière, aujourd’hui, l’IA commence à transformer la pensée, l’apprentissage, le travail et même notre rapport au monde. Et non seulement ça, mais en plus, c’est devenu invisible. C’est-à-dire que là, l’IA fait l’architecture du réel, mais on ne le voit même plus. Et ça, c’est le vrai tournant. Et c’est là où on peut dire qu’on est enfermé dans une civilisation de l’algorithmie sans même s’en apercevoir. Parce que pendant des siècles, les machines étaient extérieures. Il y avait une locomotive, il y avait une usine, il y avait un ordinateur qui était là, posé devant nous. Mais maintenant, quand on cherche une information, quand on écrit un texte, quand on utilise un GPS, quand on demande un conseil à une IA, on ne regarde plus directement le réel. Tout cela est médiatisé par une intelligence artificielle qui va interpréter le monde dans lequel vous vivez. Et c’est là où Léon XIV voit un basculement historique.
Par exemple, vous allez voir, le matin, je suis sûr qu’il y en a d’entre vous qui se réveillent déjà avec une voix d’intelligence artificielle qui leur donne la météo, qui organise la journée pour vous, qui choisit votre musique, qui répond à vos questions. Ne me dites pas que vous ne l’avez pas fait. Je pense qu’on a tous au moins essayé une fois. C’est-à-dire qu’avant même d’avoir parlé à un être humain ou d’avoir ouvert les volets, j’ai commencé à parler à un algorithme qui a choisi mon itinéraire, qui a sélectionné mes vidéos, qui filtre mes mails, etc. Et on n’en est qu’au début. Petit à petit, l’IA a cessé d’être un simple outil ponctuel. C’est devenu le nouvel environnement dans lequel nous vivons. Le pape vous dit que ce n’est pas ça, c’est par un danger futur. Il vous dit, je cite, les technologies numériques ne sont plus seulement utilisées par les personnes, mais deviennent le milieu dans lequel elles vivent. Et c’est là où on est implicitement entrés dans ce qu’il appelle une civilisation de l’algorithme.
Bon, maintenant, on va mettre les deux ensemble. Une technologie qui n’est pas neutre, qui sculptive une certaine humanité et de le fait qu’on vit dedans tous les jours de notre vie. Et on met les deux ensemble. Là, le pape vous dit, quand vous mettez les deux ensemble, il y a un drame en cours en train de se produire. Et là, je pense qu’on pourrait quasiment parler d’une guerre qui est déjà engagée. Et la question est, où est-ce qu’on en est dans cette guerre ? Et c’est quoi, maintenant, ce que l’Église va chercher à sauver ?
La bataille en cours
L’effondrement cognitif de l’humanité a déjà commencé. Le scénario classique de science-fiction, c’est toujours le même. Un jour, les machines deviendront conscientes et finiront par se rebeller contre nous. Mais, et là, il a raison. Le pape renverse la question et lui dit, le vrai danger, c’est peut-être pas que les machines se mettent à penser. Le vrai danger, c’est que l’homme arrête de penser à force de tout déléguer à des intelligences artificielles. Même notre mémoire, déjà, commence à migrer vers des stocks de machines. Essayez de vous souvenir du dernier numéro de téléphone que vous avez pris par cœur. Pour beaucoup d’entre nous, on en est devenus totalement incapables. Avant, il fallait connaître une route, il fallait retenir un numéro, il fallait mémoriser des informations, il fallait prendre un stylo et écrire, et puis se mettre à réfléchir. Aujourd’hui, l’écriture manuscrite est en perte de vitesse. Les nouvelles générations, maintenant, on commence à avoir parfois du mal à tenir un stylo. Beaucoup de ces fonctions sont devenues déléguées automatiquement. Il y avait une étude dans l’Université de Columbia qui vous montrait que lorsque vous aviez l’impression que l’information était déjà stockée quelque part dans un ordinateur, vous aviez tendance à moins la mémoriser. Ce qu’on appelle l’effet Google.
Et ça, ça dépasse la mémoire. Imaginez un étudiant qui n’écrit plus une seule dissertation sans demander à une IA de penser le plan à sa place. Au début, il va gagner du temps, et puis un jour, il va réaliser qu’il ne sait plus réfléchir. Et en fait, c’est ce qui est en train d’arriver. En fait, petit à petit, il y a certaines capacités cognitives de l’humanité qui, nous, nous semblent devenir être optionnelles. Alors avec TikTok, avec les réseaux sociaux, il y avait déjà un effondrement du QI en France. Vous regardez les chiffres. Vous regardez même avec les IA qui génèrent de la musique ou des images. Ça va devenir quoi, le travail de créativité humain ? Alors bien sûr, tout ce qui était médiocre, entre guillemets, la machine va le faire à moins cher. Mais quelle va être la place du génie humain et du travail lent dans lequel le génie humain n’est pas possible ? Il y a une discipline intellectuelle qu’on est en train de perdre parce qu’on l’a codée et qu’on l’a externalisée dans du hardware. Mais maintenant, le Pape vous dit qu’on est en pleine confusion entre croissance technique et maturation intérieure. Ça, c’est une phrase qui est redoutable parce qu’une civilisation peut devenir technologiquement brillante tout en s’appauvrissant humainement. Et on est en plein dedans. C’est le Pape qui vous parle d’un effondrement cognitif en cours. Et ça a déjà commencé.
Ce que l’Eglise veut sauver :
Ce que rappelle l’encyclique. Au fond, toute l’encyclique tourne autour d’une seule question. Qu’est-ce qui fait un être humain ? Qu’est-ce qui fait sa spécificité ? Qu’est-ce qui fait sa dignité par rapport à une intelligence artificielle ? Léon XIV, dans l’encyclique, répond avec une radicalité étonnante. L’homme ne peut pas être réduit à une fonction. Ni une fonction économique, ni biologique, ni algorithmique. Malgré cette espèce d’admiration qu’on peut avoir pour l’accomplissement technologique que les intelligences artificielles nous promettent. Le Pape écrit La dignité de la personne humaine dépend ni de son utilité, ni de sa productivité, ni de ses capacités techniques. Et honnêtement, c’est vrai que c’est un basculement qui est déjà visible partout. Parce qu’aujourd’hui, on vit dans une civilisation de la vitesse, de la réponse immédiate, de l’optimisation permanente où tout doit être calculé, chaque minute doit être rentabilisée, chaque tâche accélérée, chaque effort réduit.
Et la question, c’est jusqu’à quel point on peut optimiser le cerveau humain et si jamais il n’est pas plus optimisable qu’une machine, alors dans ce cas-là, on va se dire que la machine devient supérieure. Si notre civilisation admire de plus en plus les qualités de la machine, qu’est-ce qui va arriver aux qualités humaines telles que la contemplation, la vulnérabilité, la lenteur, la sagesse, le silence ? Et là, l’encyclique vous parle d’un risque, d’un danger, de capitulation intérieure. La personne humaine ne peut pas être réduite à un système optimisable. Et pourtant, toute la logique de cette civilisation qui est en train de se mettre en place, la civilisation de l’algorithme, pousse exactement dans cette direction. Et c’est pour ça que le pape écrit cette encyclique, ce qui est l’objet de mobilier tout le trésor intellectuel de l’église, tout ce qu’on appelle la doctrine sociale qui s’est mise en place depuis la première révolution industrielle, et là, on en est à la quatrième. Charbon, le pétrole, l’électricité, l’intelligence artificielle et Internet. Et maintenant, pour essayer de repenser les enjeux avec les quatre piliers, les cinq piliers qui sont ceux de la doctrine sociale, qui sont les nôtres, et avec lesquels il va falloir qu’on réaffirme le primat de la personne humaine, créée seule à l’image de Dieu, en dépit de tout ce que les intelligences artificielles nous promettent. La dignité humaine, le souci du bien commun, la justice, la solidarité et la vérité. Et parce que l’enjeu dépasse largement la technologie, parce qu’une IA peut bien vous écrire une lettre d’amour parfaite en trois secondes, mais elle ne pourra jamais savoir ce que ça signifie que d’attendre la réponse pendant toute une nuit. Ce n’est pas elle qui va souffrir, ce n’est pas elle qui va contempler à votre place et qui portera le poids moral de vos actions. Pour le Vatican, ce qui est en train de se jouer, d’où cette encyclique, c’est une bataille sur l’humanité elle-même. La question est troublante, parce qu’il y a une forme de guerre qui ne dit pas son nom, mais qui a déjà commencé.
La nouvelle guerre économique
L’exploitation psychologique de l’humanité. Aux Etats-Unis, il y a certains adolescents qui discutent déjà plus longtemps avec une IA émotionnelle, avec leurs propres parents. La chat-GPT est devenue le premier réflexe comme support psychologique, comme coaching de vie. Alors évidemment, derrière, il y a des personnes qui essayent d’aligner chat-GPT et de limiter la casse. Là où ça pose vraiment des questions, c’est qu’en fait, tout cela est conçu de manière économique, comme un système lucratif, et c’est là qu’on peut parler d’exploitation.
Pendant des siècles, le capitalisme a exploité principalement la force physique, les ressources naturelles, le temps de travail, mais maintenant, Léon XIV vous explique qu’il y a un nouveau capitalisme qui est en train d’apparaître, qu’on appelle le capitalisme des données. Un nouveau territoire à exploiter, une nouvelle matière première sur laquelle on peut se faire de l’argent. Et cette matière première, c’est vous, et de manière plus précise, c’est le comportement humain lui-même. Votre attention, vos émotions, vos habitudes, vos réactions, et même votre solitude.
Aujourd’hui, les grandes plateformes savent exactement combien de temps vous regardez une vidéo, ce qui vous choque, ce qui vous fait cliquer, ce qui vous retient éveillé, ce qui vous déclenche votre colère ou votre peur. Et tout ça, ça présente une énorme valeur économique. Il y a plein d’argent en jeu derrière.
Et donc Netflix, qui modifie grâce à son IA, ses miniatures selon votre profil psychologique. Il y a même des IA relationnelles qui sont conçues pour créer un attachement affectif prolongé et vous rendre addict à elles. Chaque fois que vous restez bloqué 20 minutes sur TikTok alors que vous vouliez dormir, il y a quelqu’un qui gagne de l’argent avec votre fatigue en ayant analysé votre profil psychologique et en l’exploitant. Et c’est là où le pape vous parle d’une nouvelle guerre économique. L’expérience humaine est devenue progressivement une matière première. Et c’est, à mon avis, c’est un des passages les plus inquiétants de l’encyclique. Parce que pour le coup, c’est une domination, c’est une exploitation qui est presque invisible et que nous acceptons malgré nous volontairement. On vous a pas forcé, on vous a pas capté, on vous a juste montré ce qui vous plaisait. On appelle le capitalisme de la surveillance. Ça, ça vient de Zuboff. Une économie où le comportement humain est une matière première à analyser, à prédire et à exploiter.
Et ça, forcément, ça va nous modifier de l’intérieur. Parce qu’une civilisation qui est capable de manipuler l’attention humaine à grande échelle, c’est aussi celle qui va finir par transformer notre désir, notre liberté et même nos relations sociales, notre capacité à aimer, en limitant de manière algorithmique. Il y a déjà des entreprises qui investissent des milliards d’argent là-dedans.
Donc la question que ça va poser, c’est si jamais ça, ça va nous définir aussi, nous réorienter dans l’intérieur, on peut se poser la question à un niveau plus macroscopique. Qui va contrôler cette puissance, ce pouvoir à manipuler l’attention des gens ? Et là, on passe de la guerre économique à la guerre.
Les nouveaux empires
Du coup, il y a comme infrastructure du pouvoir pour que tout le monde se rende compte de la situation. C’est pas dans le cyclique, mais c’est moi qui vous la laisse imaginer. Ça aurait paru absurde il y a dix ans, ça l’est plus du tout. Imaginez une fausse déclaration de guerre diffusée par une vidéo. Elle est tellement bien réussie, c’est impossible de distinguer le réel. Et vous avez les plus grands empires médiatiques qui se trompent et qui vous présentent ça comme étant quelque chose de réel et qu’elle est tout de suite vue cette fausse déclaration de guerre par des millions, peut-être même par des milliards de personnes avant qu’elle ne puisse être démentie. Il se passe quoi ?
Ce scénario est inimaginable et il est devenu tout à fait réaliste. L’encyclique insiste énormément sur un point. L’IA n’est pas seulement une technologie, c’est là où je vous dis que c’est une infrastructure de pouvoir. Et en ce moment, le pouvoir est en train de se concentrer à une vitesse vertigineuse. Alors ça a déjà commencé. Pour l’instant, c’est au niveau économique, c’est quelques entreprises qui contrôlent déjà les moteurs de recherche, les réseaux sociaux, les infrastructures cloud, les modèles IA, les données mondiales et parfois même les outils que ensuite les États vont utiliser. Autrement dit, il y a une partie croissante du réel numérique mondial qui dépend désormais d’acteurs privés. Et là maintenant, c’est le peuple qui vous pose des questions. C’est toute la question de la régulation, de l’ouverture du code, du transfert des technologies, du contrôle citoyen. Et Léon XIV parle ici d’un pouvoir devenu, je cite, opaque et difficilement contrôlable. Et pour lui, ça peut même avoir un impact sur la démocratie. Et honnêtement, c’est difficile de lui donner tort parce que les systèmes qui organisent nos vies maintenant sont devenus invisibles, complexes, indépendants des États parce que les entreprises qu’ils utilisent pèsent parfois plus lourd que des États et pas des petits États forcément. Donc avec des algorithmes derrière qui sont devenus incompréhensibles pour les citoyens et parfois même pour les chercheurs.
Par exemple, ce qui se passe, c’est qu’en 2024, vous avez déjà plusieurs campagnes électorales qui ont été perturbées par des deepfakes politiques. Pause vidéo, voix clonée, images artificielles, c’est devenu quasiment impossible à détecter et le problème, c’est plus le mensonge. Le problème, c’est l’effondrement progressif du modèle politique sur lequel on vit qui repose sur l’authentification de ce qui est vrai et de ce qui est faux. Parce que quand vous ne pouvez plus distinguer le vrai du fabriqué, à la fin, c’est la société, c’est la démocratie elle-même qui va devenir fragile. Et le pape va encore plus loin parce que maintenant, l’IA, l’encyclique, vous parle aussi des armes autonomes.
On n’est plus simplement au niveau politique, on est devenu aussi à un niveau militaire. Et aujourd’hui, vous avez plusieurs puissances, vous avez plusieurs armées qui développent des drones capables d’identifier des cibles, des systèmes de décision automatisés, des outils militaires pilotés par IA. Et pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, vous avez déjà certaines machines autonomes qui sont déjà capables de prendre des décisions par elles-mêmes et des décisions létales. À savoir, cette personne-là, je la tue ou pas ? Et c’est elle qui décide. C’est un robot. Alors ça, ça pose une vraie question en termes d’éthique militaire. Est-ce qu’on a le droit aux IA défensives ? Est-ce qu’on a le droit aux IA offensives ? En tout cas, il y a Léon XIV qui vous dit cette phrase. Aucun algorithme ne peut porter la responsabilité morale d’une vie humaine. Donc on n’a pas le droit de déléguer certaines décisions à une IA. Et ultimement, c’est celui qui utilise l’IA ou qui l’a conçu qui porte la responsabilité morale de ce que fait l’IA. Donc l’IA, infrastructure de pouvoir, mais, on va jusqu’au bout de la logique maintenant, que l’IA est devenue plus qu’un outil, parfois, et ça commence à devenir assez fréquent même, ça devient une sorte d’oracle, une sorte de promesse vague qui concerne le futur, une sorte de puissance à laquelle on peut demander des réponses, voire même des questions existentielles. Elle peut donner les réponses. C’est comme si, allez, on commençait à avoir dans l’IA une certaine forme de rédemption. Je pense qu’il faut aller jusqu’à là.
La religion implicite de l’IA
Le rêve d’un homme sans limites. Dans certains laboratoires de la Silicon Valley, il y a des ingénieurs qui travaillent déjà sur des projets pour vaincre la mort. C’est un vocabulaire qui n’est plus du tout scientifique, c’est un vocabulaire qui est devenu religieux. En fait, derrière toute une partie du discours cotemporain sur l’intelligence artificielle, vous avez comme une sorte de promesse étrange qui commence à apparaître. C’est passer les limites humaines, l’avieillissement, la fatigue, la maladie, la mort, l’ignorance. C’est comme si, pour ce qu’on appelle certains penseurs transhumanistes, qui veulent dépasser l’humanité grâce à la technologie, l’IA allait devenir une solution à des problèmes techniques et que là, on était passé, dans leur tête, d’une utopie à un fantasme, d’un fantasme à une possibilité et d’une possibilité à une sorte de religion qu’il fallait maintenant pratiquer et qu’il fallait maintenant cultiver et promouvoir. Donc depuis plusieurs années maintenant, vous avez des milliards qui sont investis dans les implants neuronaux, dans les IA complètes, dans les projets d’allongement radical de la vie, dans le clonage humain ou même dans des interfaces homme-machine comme Neuralink.
Il y a beaucoup de possibilités extraordinaires qui sont derrière, la question de l’handicap et puis de pouvoir solutionner certaines maladies mais, quand on voit à quel point le vocabulaire utilisé ressemble parfois à celui d’une religion, quand on vous parle d’un homme augmenté, quand on vous parle d’une conscience transférée, quand on vous parle de dépassement de l’humanité voire d’immortalité, là en fait, vous êtes dans un basculement majeur et c’est là où le transhumanisme, grâce à l’IA, est en train de devenir une sorte de religion un peu diffuse, la religion du… le nouveau visage de la religion du progrès et de la technique. Et là, le pape vous dit attention, l’homme n’est pas appelé à se sauver lui-même par la seule puissance technique. Ce que promet le christianisme, c’est pas ce que promet le transhumanisme. Le transhumanisme vous promet l’homme immortel, le christianisme vous promet l’homme ressuscité et le transhumanisme vous dit que l’homme est appelé à se dépasser lui-même par la puissance technique par la technique et par la science et le christianisme vous dit que l’homme est appelé à se dépasser parce que c’est une belle chose la divinisation mais par la radicalité de son amour. C’est deux religions qui sont totalement différentes.
Gnosticisme, christianisme. Et maintenant qu’on est là, maintenant qu’on a bien montré les enjeux et qu’on les a radicalisés et que vous sentez que j’avais pas besoin de forcer beaucoup les choses pour rendre les enjeux particulièrement crédibles, qu’on a vu jusqu’où ça pouvait aller cette espèce de fantasme et d’utopie proprement transhumaniste et proprement religieuse, il y a aussi de cet IA et de cette civilisation qui est en train de se créer là. Il y a un impensé, il y a quelque chose maintenant une sorte de tabou.
Ce que l’IA cache
La chaire oublié : L’intelligence artificielle, ça donne souvent l’impression d’être quelque chose de quasi immatériel. Vous avez une question qui apparaît et paf, il y a une réponse qui surgit comme si tout était instantané, tout était magique. Mais l’encyclique vous rappelle une chose essentielle. Rien dans le monde numérique n’est, je cite, sans coût humain ou matériel. Derrière chaque requête IA, il y a des data centers gigantesques, des quantités immenses d’électricité, des minerais rares, des travailleurs invisibles, des chaînes d’exploitation mondiale. Il y a tout un envers caché de l’IA. Et dans certaines IA, par exemple, vous avez eu, et encore au Kenya, des millions de travailleurs sous-payés qui passent leur journée à regarder du contenu violent et toxique pour entraîner les algorithmes à la modération. Ça veut dire quoi ça ? Le lupen prolétariat de l’intelligence artificielle. Ou alors, sur la question écologique, en 2024, vous avez certains centres de données qui consommaient déjà autant d’électricité qu’une ville moyenne. Et là, la consommation d’électricité est en train de grimper de manière exponentielle avec l’IA.
Mais, l’encyclique va encore plus loin. Le pape vous parle d’une disparition progressive du corps dans nos relations humaines. Aujourd’hui, ce que nous voyons paraître, c’est des relations sans présence, des conversations sans visage, des intelligences sans chair. Je ne vais pas dire que c’est mal. Même sur les réseaux, on peut évangéliser et il se passe des choses. Le problème, c’est quand ça phagocyte tout le reste. Vous avez certaines personnes qui discutent déjà davantage avec leur IA qu’avec leur propre entourage. Vous avez au Japon déjà des personnes qui se sont mariées avec des IA. Là, Léon XIV vous dit, il y a un risque de désincarnation massive. Et c’est un vrai danger. Et le christianisme vous rappelle le corps comme limite sacrée. Le corps, c’est le lieu où Dieu rencontre l’humanité. C’est Dieu qui passe par un corps, par une voix, par une présence et derrière elle, par une vulnérabilité et une fragilité humaine. Et le pape avertit, je cite, une civilisation qui oublie la chair finit par oublier l’homme lui-même. Et moi, je pense que cette phrase peut résumer toute l’encyclique et peut-être tout l’enjeu de ce qu’on est en train de vivre en ce moment.
Babel ou Jérusalem ?
Les deux civilisations. A la fin du texte, Léon XIV élargit un peu la perspective. Alors là, il vous dit que l’IA devient le révélateur spirituel d’une civilisation entière. Qu’est-ce que l’IA est en train de révéler de notre humanité ? Et pour ça, il utilise une image biblique centrale. Il oppose deux cités. Babel et là, Jérusalem.
Babel, pourquoi est-ce que tout le monde connaît l’histoire et pourquoi est-ce que ça y ressemble pas mal ? Parce que pour la première fois dans l’histoire, vous avez une poignée d’entreprises qui possèdent une puissance informationnelle supérieure à celle de nombreux états et qui vous promettent une sorte de civilisation mondiale. Et Babel, ça représente une humanité qui est fascinée par sa propre puissance, par sa propre technologie. A l’époque de Babel, c’était le bitume, c’était grâce à ça qu’ils avaient construit leur tour. Là, maintenant, c’est l’intelligence artificielle. L’intelligence artificielle est le nouveau bitume grâce à lequel nous sommes en train de construire la tour de Babel. Vous allez me dire la tour de Babel, on y est peut-être pas encore. La tour de Babel, vous savez, c’est quelque chose de très simple. Ça consiste à dire, un, que la technologie va suffire à résoudre énormément de problèmes, quasiment tous les problèmes, et deux, que si jamais on s’y met tous ensemble, on y arrivera et vous remplacez la communion par l’homogénéisation. Et là, vous avez une civilisation qui veut tout mondialiser, tout unifier, tout contrôler, tout centraliser, tout résoudre jusqu’à se suffire elle-même. Et là, le parallèle avec notre époque, il devient troublant. Jamais dans l’histoire, on a eu autant de données, autant de puissance, autant de capacités de surveillance. On a tout ce qu’il faut pour la construire, cette tour de Babel.
Et à l’opposé de ça, vous avez une deuxième cité, la Jérusalem. Et là, vous avez Léon XIV qui vous parle de la reconstruction de Jérusalem après l’exil par Zorro, Babel et par Némi comme un effort collectif enraciné dans la prière et dans l’attention aux autres. Et ça ne vous donne pas les mêmes cités. Le problème, c’est, pour citer le pape, l‘amour qui gouverne la civilisation ou non. Et c’est ici qu’il cite Saint-Augustin. Deux amours ont fait deux cités. Autrement dit, la technologie peut servir la domination, l’orgueil, le contrôle, le profit. Mais si vous l’utilisez avec charité dans l’amour, ça peut aussi servir la justice, la vérité, les pauvres et le bien commun. Et là, il y a une tentation. Est-ce qu’on va rejouer la tentation de Babel, quitte à tout détruire au passage, ou est-ce qu’on va chercher à reconstruire le temple détruit de Jérusalem ? L’IA, ça révèle simplement les choix que nous sommes en train de faire à un niveau civilisationnel.
Vivre dans le regard du Christ
Il y avait quelque chose de très beau dans Saint-Cyclique, à lire le pape, qui vous disait que la vérité se trouve dans un regard. Mais le regard dans lequel se trouve la vérité, c’est pas celui qu’une IA a sur vous, mais c’est sur le regard que le Christ pose sur vous. Et là, après avoir tout traversé, la révolution algorithmique, l’exploitation psychologique de l’homme par l’intelligence artificielle, le nouveau capitalisme, les nouveaux empires numériques, le transhumanisme et Babel, l’encyclique, là, se termine de manière presque inattendue.
Parce que le pape ne répond pas par la peur. Il vous répond par une nouvelle espérance. Il vous dit qu’il y a une autre manière de vivre tout ça. Léon XIV, il vous invite à retrouver le chemin du silence, de la contemplation, de l’attention, de la relation réelle pour retrouver la liberté, avec cette magnifique phrase qui appelle à jeûner de l’IA. Jeûner de l’IA, ça ne veut pas dire refuser l’IA. Ça veut dire apprendre à s’en priver de temps en temps pour vérifier où on en est dans sa discipline et dans sa liberté. Et pour que le maître reste l’homme et le serviteur reste la machine. Et dans un monde obsédé par l’immédiateté, là, ralentir, ça devient quasiment un acte spirituel. Dans la Bible, c’est ce qu’on appelle le sabbat, la contemplation. Et c’est peut-être ça au moment où l’IA est en train de nous grignoter, on a l’impression de tous les côtés, dans l’homme, qu’on ne pourra jamais lui enlever, ce regard de contemplation. Et c’est ça ce qu’il faut qu’on apprenne à cultiver. Et non, ce n’est pas simplement une fuite spirituelle. C’est parce que dans ce regard de contemplation, il y a l’absolu qui passe la vérité avec un V majuscule, la justice avec un J majuscule. Il y a le bien, il y a le mal, il y a l’attention au prochain, il y a l’amour de Dieu et il y a le génie humain créé à l’image de Dieu. Et c’est ça qui est la locomotive de tout le reste.
Donc, cette sobriété spirituelle, c’est aussi ce qui permet de retrouver la présence, le réel, la prière et ce regard le Christ a sur nous et qui nous aime, qui nous rappelle qu’il nous aime quelles que soient nos performances, quelles que soient notre vitesse, quelles que soient notre utilité, parce qu’il s’en fiche, enfin il s’en fiche, c’est notre personne qui l’intéresse.
Au cœur de la civilisation que nous, les chrétiens, nous voulons défendre, il y a d’abord le regard de quelqu’un qui se sait aimé, aimé par les autres, aimé par Dieu. Et le pape, conclut par une idée très simple, c’est pas à l’homme de s’adapter à la machine, c’est à la machine de s’adapter à l’homme.
Voilà pour cet encyclique. Mais maintenant, vous sentez bien que ce n’est que le début. Je pense, peut-être c’est le style YouTube, on en rajoute un petit peu pour dramatiser, mais vous sentez aussi, c’est ce que je vous avais déjà dit, qu’on n’avait pas besoin de beaucoup forcer les choses et que ça ne fait pas de nous des technophobes.
Au contraire, je veux dire l’IA, c’est quelque chose qui est quand même assez extraordinaire, je pense que personne ne pouvait révolutionner des vies dans le bon sens du terme. Simplement, c’est cette fameuse phrase, un grand pouvoir implique une grande responsabilité, c’est à nous de croître en humanité autant que la technique a cru. On a besoin d’avoir ce surcroît d’âme. On l’aura. Alors, j’espère simplement qu’il n’y aura pas trop de victimes et pas trop de casses au passage. Mais ça, c’est quand même un risque. Alors on prie pour elle, on prie pour vous.
On ne peut pas terminer une encyclique comme ça sans se confier à Dieu et lui demandant de nous reveler notre ardeur à servir la justice, notre espérance sur l’endroit où il veut nous amener et sur ce désir de bâtir cette Jérusalem céleste avec lui. Moyennant la grâce de Dieu.
Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, Amen. Seigneur, je te confie le Pape, les enjeux qui pèsent sur ses épaules. Je te confie le monde dans lequel nous vivons, qui est en train de basculer de civilisation. Je te confie, Seigneur, la technique que nous sommes en train de développer et que nous sommes en train d’utiliser. Je te demande, Seigneur, qu’elle n’appauvrisse pas le monde dans lequel je vis, qu’elle n’exploite pas ses données et sa matière première de manière indue. Je te demande, Seigneur, qu’elle cultive en nous la belle part de notre humanité, magnifica humanitas. Je te demande, Seigneur, qu’elle serve l’homme et qu’elle nous rapproche de toi en nous incitant à aimer davantage ce qui est juste, ce qui est bon, ce qui est vrai. Seigneur, je te remercie de m’avoir fait vivre dans ce siècle. Je te demande la grâce de pouvoir suivre les enjeux que tu me donnes et la force de pouvoir y répondre. Seigneur, je suis ton serviteur et c’est moi que tu envoies dans le monde. Dans ce monde où j’espère qu’un jour avec toi, l’amour vaincra.

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